Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Mar 16 Mar - 17:30
La femme était partie, laissant seul Gabriel et son entrejambe en feu. Il se tenait les précieuses qui, douloureusement, palpitaient en semblant se résorber. Surmontant la douleur affreuse qu'aucune personne du sexe faible ne connaîtra jamais – sauf lors de l'accouchement, peut être – Gabriel voulut se relever pour finir le travail. Elle avait osé le frapper?! Alors que tous ses malheurs venaient d'elle! Ce à quoi Gabriel assistait présentement était de l'impolitesse, tout simplement : lorsqu'elle ouvre la boîte, il est normal de tuer Pandore en retour. L'impolitesse, pire, l'ingratitude que Gail témoignait à son compagnon et sauveur devait être corrigé, ardemment. Or donc, le Black Snake amoindri se tenta de se mettre sur pied, les yeux pleins de rage et le coeur plein de mépris. C'est alors qu'il le vit.
C'était un homme, l'air sérieux arborant une paire de rouflaquette qui regardait son auditoire, les lèvres pincées. Cet homme, Gabriel s'en souvenait très bien. Son visage fin, son nez trop grand et aquilin, ses yeux fuyant et son air supérieur, il les avait déjà vus à maintes reprises sur les disques de ses parents : c'était Paganini.
Paganini était un virtuose du XVIIIème siècle, un virtuose comme il est rare d'en croiser. Ses talents innés conjugués à une force de caractère et une bienheureuse maladie des ligaments qui lui profita pleinement font de lui le plus grand technicien à ce jour. Un technicien perfectionniste qui jouait du violoncelle, de l'alto, de la guitare, mais dont l'instrument de prédilection était le violon. Il lui arrivait, avant un concert, de casser une corde de son violon uniquement pour ajouter une difficulté supplémentaire. Gabriel se sentait forcément attiré par un tel homme – qui ne le fut pas? Une telle oeuvre de perfection et d'abnégation pour son art dépassait le commun des mortels.
Par bonheur, les pièces musicales de l'époque étaient trop aisées pour Paganini : il devint compositeur. Souvent décrié pour sa complaisance et sa manie de placer la technique de l'instrument avant la musique qu'il procure, Paganini contribua grandement au développement du jeu du violon. Son oeuvre maîtresse entre toute se trouvait là, à quelques mètres de Gabriel : " Ving-Quatre Caprices pour violon solo ".
.Le caprice de Gabriel.
Il empoigna le C.D., qui paraissait en parfait état : l'emballage en plastique protégeait l'objet contre les menaces du temps. Une traînée d'autres musiques du même acabit se trouvait éparpillé au même endroit. Le toit, en s'écroulant, avait défoncé le bac et son contenu s'était alors étalé sur le sol.
Paganini regardait Gabriel d'un air sévère. " N'as tu rien oublié mon grand? " semblait-il lui dire.
*Oh putain, le con! Gail!*
L'ire semblait loin maintenant, et de sa folie, Gabriel n'en avait que la douleur aux bijoux. Cette dernière était moins présente néanmoins, et n'y faisant plus attention, Gabriel transporté par sa trouvaille jouissive s'élança au dehors. Gail s'était éloigné, titubante sur le bitume, se tenant la gorge.
Qu'allait faire Gabriel? Il n'en avait pas la moindre idée. Jamais il ne s'était excusé de sa vie, et il considérait cela comme une confession de faiblesse. Jamais Paganini ne s'était excusé, ça, Gabriel aurait pu le parier. Qu'importe. Il courut à la suite de Gail dans la rue déserte.
Il tenait à la main le CD, objet de la 'dispute', lorsque le rebord du trottoir, traitre parmi les traitres, buta contre un pied. La chute se passa en une fraction de seconde alors que Gabriel entamait un cri de bête pour apeler Gail. Il fallait protéger la musique avant tout : Gabriel se retint avec sa main gauche, mais glissa. Sa tête buta contre l'asphalte avec violence.
Instantanément l'oeil droit de Gabriel devint aveugle. Le sang suintait doucereusement de la tempe de l'homme, inanimé.
Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Sam 20 Mar - 15:37
Elle se retourna vivement, alarmée par un rugissement inhumain. C’était décidément une journée rocambolesque. Une foutue journée rocambolesque. Quoi, y avait-il d’autres menaces inconnues en ville ? Espérant secrètement que non, puisque les machines lui suffisaient amplement, les yeux de la jeune femme, dociles sous le soleil pourpre, se plissèrent pour observer l’arrière-plan. Rien. Aucune forme non identifiée n’était visible. Jusqu’à ce que ses iris bleus se posent sur une masse sombre, étendue au sol, inerte, à une vingtaine de mètres. Une sorte d’animal mort – ou blessé. Le tout était de définir lequel de ces deux états peu glorieux pouvait être appliqué à la chose informe, à Gabriel Travis. Et là, complications bonsoir.
Parce que oui. Cet enfoiré l’avait mérité, après tout. « On récolte ce que l’on sème », ou un truc du genre. Gail abhorrait déjà l’espèce humaine dans sa généralité (aussi et surtout le fait d’y être attachée). Car, tous étaient pitoyables de lâcheté, et se complaisaient grassement dans leur propre ignorance et préjugés. L’Homme était une chose mauvaise, et jusqu’à la moelle. Jamais elle n’avait donc remis en doute cette pensée qui l’avait fervemment accompagnée depuis le berceau. Ainsi, comment était-elle censée agir, maintenant ? Qu’attendait-on réellement d’elle ? Sauve l’homme. Sauve ton prochain. Ouais, c’est ce que toute personne possédant une infime part de sens se serait empressée de faire. Sauf que le blessé – ou le mort – l’avait étranglée, n’omettons pas ce léger détail. Enfin, il aurait tout de même pu la tuer. Alors, et maintenant ? Ils étaient quitte, en quelque sorte. Elle n’avait qu’à le laisser là, et rentrer sagement au bercail. Fin de l’histoire.
Non. Pas tout à fait. On viendrait s’exclamer (avec une angoisse magnifiquement feinte) : « Oh Lockhart ! C’est atroce ! Travis a disparu ! », et elle répondrait : « Bien sûr, je l’ai laissé gésir dans son sang puisqu’il a failli m’assassiner ». Et on l’insulterait, lapiderait, chasserait de la base. Et personne pour penser : « Pourquoi pas, il la voulait morte ». Et ça lui retomberait dessus, à elle. Franchement. Le comble. Vivre avec tous ces incapables étaient déjà une épreuve quotidienne, alors autant ne pas se compliquer la tâche. Et agir pour son bien personnel. Peut-être même qu’elle serait traitée en héroïne. Le monde et particulièrement ses habitants étaient stupides, après tout.
Ainsi, résolue à accomplir une action ridiculement chevaleresque, Gail se précipita subitement vers le prince en détresse, prête à honorer le monde de sa brusque bonté. Arrivée à sa hauteur, elle se laissa tomber à genoux dans un dérapage brillamment contrôlé. La poussière que souleva sa glissade provoqua une quinte de toux furieusement douloureuse. Encore une fois : et maintenant ? Bon, procéder méthodiquement ; voir quel était le problème, réveiller le beau au bois dormant, accepter les excuses pathétiques, et être sacrée reine incontestable des résistants. C’était un bon plan.
En fait, il avait l’air mal barré. Ce qui corsait la chose. De plus, elle n’était pas habituée à sauver ses camarades. Mais tiens donc, il tenait dans sa main droite un disque indemne. Arrachant l’objet avec convoitise, Gail l’examina. Paganini ? Il avait de bons goûts. Sans plus attendre, elle fourra le CD dans son sac. Et avec des gestes hésitants elle retourna le corps inconscient sur le dos.
« Oh merde. »
C’était laid. Du sang dégoulinait lentement de la tempe jusqu’au cou. L’arcade sourcilière était peut-être ouverte.
« Oh putain… »
L’œil factice était sûrement endommagé. Bon, pas de panique. Tout allait bien. Tout allait très, très bien.
De l’eau. Gail chercha nerveusement dans son sac et en sortit une petite gourde en métal. Un espace de flottement. Elle n’avait rien qui pût éponger ; pas de mouchoirs, pas de compresses, rien, que dalle. Journée nullissime. Elle ôta sa veste (l’idée de l’installer sous la tête ensanglantée de son compagnon ne lui traversa même pas l’esprit), déchira une grande partie de l’une de ses manches (et un haut de fichu), retroussa l’autre, enroula le morceau de tissu gris, l’imbiba d’eau, et se mit à tamponner la tempe du blessé.
*Mais qu’est-ce que je fabrique, bon sang ?*
La délicatesse de ses gestes la stupéfia. Un peu honteuse, elle s’appliqua néanmoins, telle une méticuleuse infirmière improvisée. Au bout de quelques minutes, après avoir lavé le visage de l’estropié dans son intégralité, elle trouva finalement le point d’impact. Un peu plus, et c’était l’arcade sourcilière, ce qui aurait impliqué du fil, une aiguille et un peu de couture. Faisant pression sur la petite blessure de sa main gauche, Gail fouilla distraitement de la main droite dans son sac. Ca, elle savait qu’elle en avait. Elle, et c’était valable pour tous les résistants ayant décidé de se payer un peu de bon temps hors-base, en avait toujours. Elle brandit donc fièrement un petit pansement rose qu’elle appliqua sur la tempe de son patient. Triomphante, Gail contempla son oeuvre pendant quelques secondes. Et voilà, il avait repris forme humaine. Mission accomplie.
Munie d’un large sourire, elle attrapa une pièce de son butin de pirate, dégagea ses affaires éparpillées à la hâte, allongea ses jambes, déposa sa tête sur le ventre de Gabriel et enflamma sa troisième cigarette. Il redeviendrait bien conscient un jour, non ? Alors, elle profitait du silence de la ville. Puis, par associations d’idées, elle se mit à fredonner gaiement l’air de ‘Mon cœur s’ouvre à ta voix’, œuvre de Saint-Saëns qui lui rappelait un doux Paris printanier.
Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Dim 21 Mar - 17:17
Son père se trouvait devant lui, immense de colère, tonitruant devant Gabriel. «-Mais qu'est ce que tu as fait, graine de délinquant? C'est dans ces moments là que je me demande pourquoi je n'ai pas accepté lorsque ta mère voulut t'envoyer en foyer de redressement! -Je n'ai rien fait, moi! C'est elle, c'est elle la méchante! »Gabriel, 6 ans, pointait du doigt Gail qui se trouvait avec eux dans le salon de l'appartement de Bordeaux. Elle était assise et regardait d'un oeil espiègle la scène en fumant voluptueusement une cigarette. La fumée bleue dansait dans la pièce et s'immobilisait au dessus des têtes. De son côté, le petit Gabriel était tétanisé de peur devant le monstre qu'était son père, il tremblait et bégayait.
« -C'est elle qui a fait venir la machine, c'est vrai hein! Et puis elle voulait même pas venir avec moi au magasin, et puis,... -Et tu crois que ce sont des raisons suffisantes pour vouloir la tuer? Espèce d'idiot, ce n'est pas comme ça que je t'ai élevé! Les murs vibrèrent de l'ire paternelle. Gail restait muette. - Mais c'est pratiquement elle qui m'a demandait de le faire...ajouta l'enfant, d'une petite voix qui se brisa, à court d'argument. -Mais ce n'est pas possible d'être aussi crétin! -Oh si, ça l'est. » Gail était sortie de son mutisme, elle s'alluma une deuxième cigarette bien que la première ne fut pas encore finie. Elles pris avec dextérité les deux tubes entre ses doigts pour en aspirer le cancer de concert.
« Maintenant mon jeune ami, tu connais ta punition. Non seulement tu vas t'excuser auprès de la dame, et tu le fais gentiment, mais en plus tu seras châtié durement. -Non, je m'excuserais pas! Elle a été méchante, elle a même dit que je faisait l'amour avec maman! »La claque tombe, aussi dure que la pierre sur la joue du petit garçon. Juste après, Gail dit, sur un ton tout à fait inapproprié au vue des circonstances : « Oh Merde...Oh Putain... Hey... Travis? Allez... HEY ! Merde, putain, allez, TRAVIS! » Puis elle explosa de rire. Elle avait maintenant en bouche trois cigarettes d'où émanait une fumée de plus en plus dense. Un brouillard occupait tout le plafond, rendant invisible les poutres du salon. L'enfant se frotta la joue, la douleur était concentrée à la tempe droite, et sur son oeil. Le mal prenait racine profondément, à lui en décocher la mâchoire. Gail riait toujours, à gorge déployée, et son rire se transforma en un son guttural et atroce qui terrifia Gabriel. « En plus, c'est moi qui aurais le plaisir de t'infliger ta souffrance! Hahahahaha! Je n'irais pas de main morte, tu peux avoir confiance! -non, je m'excuserais pas, je m'excuserais pas, je m'excuserais pas! -Il va pourtant falloir que tu y ailles, mon enfant. Même le plus parfait des hommes le doit.» Gabriel se retourna et vit dans la pièce Paganini, la peau jeune et les rouflaquettes étincelantes. Il venait de rentrer et tenait dans sa main un violon dont la dernière corde avait été cassée à dessein. Derrière lui, Gail se remit à rire, et Paganini la rejoignis. Ensemble, ils s'égosillèrent à s'en vider les poumons. Le père, quant à lui, restait impassible, tel le roc inébranlable.
Lorsque les deux larrons hilares eurent fini de rire, Gail exhala la fumée glaciale de six cigarettes conjointes à ses lèvres. Il ne semblait pas y avoir de limite au nombre de tabac qu'elle pouvait fumer en même temps. On ne pouvait voir le fond de la pièce qu'en plissant les yeux derrière l'écran de fumée. Paganini se mis à jouer au violon un étrange morceau, une aria que Gabriel ne connaissait pas. Gail, en extase, lui demanda, telle une enfant à laquelle on aurait fait une bonne surprise : « Oh! Vous connaissez ce morceau? Je l'adore! »et elle se mit à chanter avec lui. Très vite, la voix de la femme couvrit le son du violon. A la fin du morceau, elle tapa sur l'accoudoir de la liseuse dans laquelle elle était posée.
« Bon, c'est pas tout ça, mais j'ai un châtiment à infliger moi! » » Elle s'avança, avec dans sa bouche grimaçante une dizaine de cigarettes et autant au bout de ses doigts. L'épais smog était tel que Paganini et le père avaient disparu. Gail tenait fermement un fouet dont l'extrémité se divisait en neuf. Au bout de chaque queue se trouvait une pointe acérée. Elle s'arrêta un instant, à peine assez près pour que l'enfant puisse encore la voir malgré le brouillard. « A moins que tu ne veuilles t'excuser avant? »Elle fit claquer le fouet sur le sol en parquet et y imprima ainsi neuf trous profonds. L'enfant se raîdit et les larmes commencèrent à couler. « Sauf si tu ne me penses pas digne d'avoir des excuses? Tu crois que je mérites la mort, c'est ça? » Nouveau coup de fouet par terre. L'enfant pleurait devant le femme-sorcière qui lui crachait son venin et sa fumée au visage.
Le fouet continua de claquer, jusqu'à frôler le corps si frêle du garçonnet. N'y tenant plus, ce dernier s'exclama à bout de larmes: « Pitié, ne faites pas ça, je suis désolé, je voulais pas faire ça, je le jure! Je voulais pas! Je voulais pas!! » Gail s'immobilisa alors et jeta à terre toutes les cigarettes. Il devait y en avoir plus de cent. « Hé bien tu vois, ce n'était pas si difficile. » Et elle disparut, elle aussi, dans la fumée ; Gabriel se retrouva seul. La fumée, blanche au départ devint noire, aussi noire que la nuit.
Pourtant, il n'eut aucune peur. La fumée devint ciel, et la morsure de la blessure revint doucement au premier plan. Son dos le faisait souffrir, le bitume semblait l'écraser. Les yeux maintenant ouvert, il sentit le doux poids de Gail sur son ventre.
« Putain... Je crois que je viens de faire le rêve le plus étrange de ma vie. »
Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Mar 23 Mar - 13:52
Il lui manquait définitivement une case, à celui-là. Voilà que maintenant, il hurlait dans son inconscience. Seigneur, c’en devenait presque apeurant. Surtout que c’était une marque de total irrespect envers la femme qui essayait vainement de créer une jolie atmosphère aux accents aristocratiques. Suite à cette brusque déclaration, Gail, auparavant plongée dans une divine sérénité, frémit et son rythme cardiaque s’emballa sans prévenir. Mais qu’étaient-ce donc que ces manières ?
Sauf que les paroles de l’homme ressemblaient étrangement à des excuses. Du calme, bon sang. Un simple « Pardonne-moi, Ô ma douce égérie que je chérirai jusqu’à la fin de ma pauvre et miséreuse existence » aurait suffi. Pas la peine de s’époumoner et de manquer d’engendrer une crise cardiaque chez son interlocuteur.
« Putain... Je crois que je viens de faire le rêve le plus étrange de ma vie. »
Vraiment ? Quelle surprise. Oh merde. Il était de nouveau parmi les vivants. Gail recracha vivement sa fumée et se redressa brutalement, provoquant un léger grognement douloureux chez son compagnon. L’objectif premier était la feinte. Faire comme si elle n’avait strictement rien entendu, ou du moins, rien d’important, pas ces excuses bidons profanées dans un état de semi-conscience. Elle en exigeait des vraies. Celles qui gênaient maladivement le quêteur de pardon, celles qui ravissaient le receveur avec orgueil. Entortillant turpidement ses doigts autour de quelques mèches brunes emmêlées, Gail se retourna et observa Gabriel d’un œil glacial. Il aurait pu dire merci. C’était grâce à elle qu’il pouvait ouvrir les yeux sans que son propre sang ne se répande dans ses orbites. Les valeurs se perdaient, décidément.
« T’as surtout failli me faire crever de peur, crétin. »
Double sens ? Absolument pas. Il l’avait effrayée par ses cris soudains, mais le fait qu’il eût pu y rester ne l’avait que faiblement tracassée. Certes, cela aurait enlaidi son image au sein de la base, mais après, elle s’en fichait pas mal. Et le décès du camarade n’aurait même pas été sa faute. Ainsi, pourquoi diable s’en serait-elle souciée ? Alors, sans attendre de réponse, ou de questions, elle continua d’un ton agacé :
« Et c’était quoi, ce rêve ? Nos fiançailles ? Tu m’étonnes que ça devait être bizarre. »
Après un ascétique ricanement, elle s’occupa sans plus attendre de mettre un peu d’ordre dans son sauveur de sac. Les temps n’étaient pas heureux, la route pouvait donc ne pas l’être également. Il fallait être prêt à dégainer. Cela expliquait le rythme essoufflant des paroles de Gail, qui s’entrecoupaient, se succédaient sans laisser un seul moment de répit au misérable Gabriel et à ses facultés de compréhension ratatinées par la puissance du choc.
« Mais bon, on devrait pas traîner là. Vraiment pas. On s’est déjà fait une machine, alors autant se tirer vite fait, à mon avis, surtout après tout le boucan que t’as fait. Je pense pas que tu sois d’attaque pour un deuxième tour. Il faut au moins qu’on change d’endroit. J’ai tes Caprices, les clopes. Donc, on se barre. On fera une ou deux haltes si nécessaire. Mais on ne reste pas là. »
Gail, déjà campées sur ses deux jambes, se stoppa dans son élan. Le blessé, malingre, était toujours allongé contre le ciment poussiéreux et semblait s’efforcer de suivre le débit peut-être trop rapide de la conversation, ou plutôt du soliloque. Une lueur d’anxiété brilla au fond de ses iris. Elle n’allait tout de même pas se coltiner un infirme ? Quel fardeau de cadeau. Gail aspira une bouffée. Ce fut l’unique pause qu’elle daigna céder à son patient.
« Enfin, si… ça va. » dit-elle, s’approchant de Gabriel. Puis, s’agenouillant, elle empoigna l’un de ses bras, l’installa autour de ses graciles épaules et déblatérant quelques paroles qui n’enjoignaient aucune réponse à part une approbation docile, tenta de mettre l’homme sur pied. « Tu peux te lever et marcher ? J’espère que oui. » Un râle ouaté s’échappa de la gorge de ce dernier. En vérité, il n’avait pas son mot à dire. Cette fois, c’était elle qui donnait les ordres. Par conséquent, ils furent tous deux debout, Gabriel s’appuyant certainement contre son gré sur la fluette ossature de la femme. « Bien, bien… »
Gail expira la dernière exhalaison cancérigène, envoya rageusement la cigarette consumée au loin pour ensuite effectuer quelques pas vers la droite, son camarade n’ayant pour choix que de la suivre. Elle se pencha difficilement sur le côté pour attraper le sac du bout des doigts, et ressentit instantanément toute la lourdeur du deuxième corps le long de sa colonne vertébrale. Grimaçante, elle se redressa tant bien que mal et essaya de trouver une sorte d’équilibre entre les deux poids de chaque côté. Et ils commencèrent à marcher. D’une lenteur abominable.
Gail sentait régulièrement le regard de Gabriel l’examiner. En revanche, son regard azur fixait droit devant elle, visiblement imperturbable. Il devait être plus que largué et c’était compréhensible. Cette soudaine attention, cette gentillesse cassante… ce n’était assurément pas Gail Lockhart, bien que ses soins ne fussent pas complètement factices. Le pauvre. Ce n’était que dans son intérêt à elle. Et peut-être un peu pour celui de la Résistance, puisqu’il était un élément avantageux. Toutefois, elle désirait ardemment des excuses. Des excuses sincères, présentées avec bonne volonté. Et elle en aurait, même si cela requérait une condescendance inhabituelle de sa propre part. Car, elle rentrerait en double héroïne. Or, désormais, il ne lui restait plus qu’à attendre que le ciel lui fût clément.
Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Lun 5 Avr - 11:01
La bienfaisance est bien plutôt un vice de l'orgueil qu'une véritable vertu de l'âme. Sade.
Quelle étrange nuit, sous la lune à peine visible, commençait. En son sein, un couple marchait dans une rue déserte. L'homme vacillait et se retenait à son tuteur fait femme. Alors que sa tête lui tournait, il n'avait pu trouver les mots. Les mots pour raconter son rêve, les mots pour excuser, pour remercier...les mots pour dire qu'il ne pourrait pas marcher. Alors il se tut. Sans un mot, il avança ; suivit la femme qui, à vive allure, enjambait le bitume. La distance parcourue se mesurait à l'aune de leur souffrance grandissante, souffrance physique sous le poids des os, le poids des combats.
Plus ils se rapprochaient de la Base, plus le songe se faisait vaporeux et intangible. Très vite, ce fut comme une évidence : l'une des seules expériences de culpabilité de Gabriel allait bientôt être réduit à néant. Etait ce l'espoir d'une réhumanisation qui guida ses lèvres, alors qu'il n'avait plus foi ni en l'homme ni en une hypothétique réhabilitation? Toujours est-il qu'après quelques mètres, lorsqu'il se sentit plus fort et plus serein, il raconta.
Sans chercher à intellectualiser son acte ou les conséquences de celui ci, il commenca une logorrhée que la femme n'eut d'autre choix que d'écouter. La voix était faible et incertaine au début, puis les mots et le rythme ce fit plus brave et conquérant.
Les deux silhouettes, Black Snake dans l'adversité, trébuchaient sur le bord d'un trottoir, frissonnaient à l'idée de voir venir l'ennemi, mais ils gardaient leur objectif en tête : rentrer en vie. La psalmodie de l'homme marquait le pas et concourrait à oublier la souffrance de chacun.
"Il y avait mon père, dans mon rêve. On était tous les deux dans l'appartement de Bordeaux, avec le beau parquet. Je sais pas pourquoi ça m'est revenu en mémoire, cette histoire de parquet, parce que ça doit faire des années que j'y avais pas pensé. Et toi, t'étais là aussi, sur le fauteuil de ma mère. Tu fumais des dizaines de cigarettes, mais tu disais rien...du moins au début. C'est drôle aussi, ce fauteuil : j'aurais pas été capable de dire à quoi il ressemblait et pôurtant, dans mon rêve c'était exactement lui. Bref. Je me souviens plus bien, mais j'ai eu une dispute avec mon père, comme souvent j'en avais avant la Guerre. Il voulait que je fasse quelque chose, mais moi non. Il me semble que c'était important, mais de là à savoir pourquoi... De toute façon tout était toujours important pour lui du moment que je lui tenait tête. Il fallait qu'il ait raison. Bref, on était là, tous les trois, mon père gueulait, et toi tu fumais silencieuse. Au bout d'un moment tu t'es levé, il y avait un autre type, mais je sais plus ce qu'il faisait, ni pourquoi il était là... Tu voulais me tuer, avec un fouet, t'étais horrible avec tes cigarettes et tu faisais très peur... Pas la peine de faire cette tête, c'est la vérité. Tu disais des trucs horrible, et moi je pouvait rien faire. Il y avait de la musique, un air très étrange, lascif et venimeux. C'est toi qui chantais. Bon, finalement, tu voulais, je crois, que je te remercie ou te pardonne... Ah non! Tu voulais que je te demande pardon! Oui, c'est ça. En fin de compte, j'ai bien été obligé de te demander pardon, alors que franchement, je sais pas pourquoi je devrais le faire. Enfin bref, tu ne m'as pas tué, et là je me suis réveillé.
Déjà, ils passaient devant le casino abandonné. La Base n'était plus très loin, dieu merci. Gabriel ne se sentait toujours pas bien : sa tête était embrumée par la chute et ses paroles. Il bafouilla quelques mots et se détacha de Gail. Il ne put reculer que de trois pas avant de tomber à genoux et de se vider du maigre repas du midi. Il souffla bruyemment et resta ainsi, la tête penchée, attendant de reprendre ses esprits. Son oeil bionique lui vrillait le cerveau, et la vision qu'il lui renvoyait était brouillée.
*Encore quelques centaines de mètres et c'est bon...on est à la base... Allez...*
Il se releva, essuya sa bouche et commença la marche, sans tuteur cette fois.
Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Ven 23 Avr - 18:50
Un mot : répugnant. Délibérément répugnant. Une magnifique journée sous tous les aspects envisageables. Gail détourna instinctivement son regard de l’homme vomissant, un pur réflexe d’hypocondriaque confirmée. Un violent haut-le-cœur lui retourna les entrailles. De toute façon, les malades n’aimaient pas qu’on les regarde être malade. Bon sang, elle haïssait les gens malades, et surtout, les gens malades situés dans un périmètre jugé dangereux. C’était un manque de civilité. Lorsqu’elle était malade, elle, elle se mettait en quarantaine de peur de contaminer d’autres congénères. C’était la moindre des choses. Enfin, comment expliquer cela à des animaux ? Peine perdue. Bon, il avait au moins le mérite de s’être un peu écarté. Geste apprécié. Au bout d’une minute, des articulations craquèrent faiblement. Gail attendit, le dos toujours tourné, le teint aussi livide que son compagnon de dégoût et d’effroi. Des pas résonnèrent, irréguliers, incertains. Finalement, il la dépassa même. Il n’avait donc plus besoin d’une béquille vivante, merci mon Dieu. Gail lui jeta un bref coup d’œil. Diantre, il avait vraiment une sale tête. Mais quelle blancheur ! Il était peut-être même plus pâle qu’elle, ce qui était un réel exploit. Ou plutôt grisâtre, après plus fine observation, comme une sorte de cadavre ambulant. Attractif, en somme.
« Bon, hum. Ça va aller ? T’es sûr que t’es en état, là ? »
Silence.
« D’accord… »
Silence. Un peu irritée, Gail imita son collègue et se remit à marcher en gardant une certaine distance de sécurité – tout ceci d’un pas lent, horriblement lent (pour elle qui marchait si vite d’habitude) afin de ne pas le fatiguer. Il aurait pu hocher la tête, merde, au lieu de la snober comme ça. C’était son rôle à elle, en plus, de mépriser l’altérité.
« Ouais, bah j’espère que t’as pas contracté un virus ou un truc du genre. Il nous manquerait plus qu’une pandémie à la base, et… »
Silence. Terrible silence. Si gênant que Gail n’osa finir sa phrase et choisit de contempler le sol, sourcils froncés. Après avoir murmuré un concis « Quelle ambiance. », elle décida ainsi de se calquer sur l’attitude un peu trop taciturne et désagréable de Gabriel. Mais son embarras n’en fit que croître. C’était une drôle de sensation, l’embarras, surtout pour Gail qui n’en avait qu’une très maigre expérience. Enfin, en général, c’était elle qui le créait - et s’en délectait, accessoirement – mais là, elle en était le sujet. Et c’était fort incommodant. Mais lui, l’homme, devait se régaler. L’ingrat. Sauf que dans le domaine de l’obstination, la femme était imbattable.
« C’est… c’est quand même bizarre ce rêve, non ? Surtout la fin, à vrai dire. Ça doit sûrement avoir une signification… Non ? »
Gail en profita pour lui lancer un regard en biais. Tous les efforts de Gabriel semblaient consister à rester debout et à avancer sans s’effondrer de nouveau. Autrement dit, il s’en foutait, mais alors royalement. Génial, quel tact. Vive la communication. A cet instant, elle abandonna donc - partiellement, du moins. Elle n’aurait pas d’excuses, pas aujourd’hui, alors, pourquoi gaspiller une précieuse énergie ? Elle en aurait… un jour, ça, elle se le jura. *Mais pour l’heure, qu’il aille au diable ce Travis.*
Heureusement, au bout d’une dizaine de minutes - qui soit dit en passant parurent interminables - les deux Black Snake arrivèrent à bon port ; l’un des parkings de la base s’offrit à eux et un Green Bear en supplément.
« - Où étiez-vous ? Rien à signaler ? - C’est bon, tout va bien, lâche-nous un peu, l’ourson. »
Et l’ourson, désemparé par cette petite agression incongrue, de continuer sa ronde un peu plus loin. Gail se retourna vers Gabriel. Il ne la regardait même pas.
« Bon, eh bien… Eh bien… C’a été sympa. Pour la machine et tout ça. On fait au moins un bon binôme question boulot, c’est bon à savoir, si on doit bosser un jour ensemble. C’est cool. C’est bien. Fais un tour à l’infirmerie, aussi, on ne sait jamais. »
Littéralement excédée par la constance merdique de l’homme, Gail se retourna aigrement et s’approcha de la porte métallique à deux battants à vive allure. Elle ne pensait qu’à une chose : la douche prochaine à laquelle elle aurait droit, et quel bonheur après cette poussière, l’alcool du casino, le sang séché ! Peut-être même qu’elle irait faire quelques brasses dans la rivière de Niagara Falls, seule, délicieusement seule. Merveilleux. Toutefois, elle avait oublié un minuscule détail. Ainsi, rebroussant brusquement chemin, elle fonça droit sur Gabriel, plongeant une main impatiente dans son sac et en sortit le disque de Paganini. Elle le lui tendit à bout de bras, lasse, énervée, exténuée, pressée de se débarrasser de cet hostile personnage muet. La fin de cette monstrueuse journée approchait enfin.
« Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard, je ne suis pas apprivoisé. » Saint-Exupéry.
Sujet: Re: Faites vos jeux, rien ne va plus ! [G.T.][CLOS] Sam 1 Mai - 11:22
Elle partit, et laissa Gabriel seul à son sort. Il tituba dans un smog comme un automate jusqu'à l'infirmerie où il fut immédiatement pris en charge par les personnes compétentes. S'en suivit de longues analyses durant lesquelles Gabriel se laissa porter de bonne foi dans la cavalcade médicale. Sans pouvoir s'y soustraire, il savait qu'il serait plus rapide d'en finir s'il apportait son soutient. Son oeil n'avait rien, c'était le principal. Une semaine de repos lui fut allouer afin de constater, finalement, que sa commotion cérébrale ne portait pas à conséquence. Durant cette semaine, il dut répondre à force questions concernant son état : pourquoi comment qui quand combien où et quoi? Il évita soigneusement certains détails qui lui semblaient non pertinents ou trop ridicules. Il savait que Gail allait probablement être confrontée à cet interrogatoire elle aussi – cependant Gabriel ne se freina pas pour déguiser la vérité. Aaron questionnait son subordonné, et parfois soulevait un sourcil de perplexité : le travestissement menait à de sourdes incohérences. Ces dernières se feraient plus nettes si la belle se faisait questionner elle aussi – dans le cas contraire, Aaron en aurait conclu seulement ce qui était évident, à savoir que le raid pour les clopes avait tourné au grabuge, mais que l'humain était arrivé à bout de la machine. L'épisode du magasin de musique fut transformé en une balade sans but durant laquelle Gabriel avait chuté, et ce fut tout. Pas un mot sur une strangulation, un coup porté aux délicates ou Paganini.
Dans le silence de la ridiculement petite chambre de repos individuelle, Gabriel brancha des écouteurs et les posa à ses oreilles. Il pressa consciencieusement le bouton pour se laisser enivrer par le violon. Lentement, puis de plus en plus vite, il se laissa porter par les notes en un long orgasme auditif. Il imaginait les doigts courir, l'archet s'agiter impétueusement, les cordes vibrer et le son s'envoler. Cela l'aida à réfléchir.
Qui était-elle? Que voulait-elle? Pourquoi avoir ridiculisé Gabriel, pour ensuite l'aider une première fois avec la machine, puis une seconde fois après la chute, et ceci alors même qu'elle avait été sous le coup de la colère de Gabriel? Et pourquoi donc n'avait-elle pas répondu à l'attaque à ce moment là? Pourquoi se montrer courtoise en rendant le CD? Pourquoi Gabiel se posait toutes ces questions? D'ordinaire, Gabriel portait un dédain fatal envers les épanchements du coeur et de l'esprit de ses pairs, les considérant soit inintéressants, soit trop obscurs, soit ridicules. Mais cette fois ci, il trouvait dans ce reflet imparfait un écho à sa propre condition – ou peut être ce qu'il aurait pu devenir, le pénis en plus.
Le premier mouvement se termina dans un profond mutisme, pour laisser après quelques secondes la place au second mouvement. Plus lent, plus monotone, ce deuxième morceau laissa Gabriel dans sa rêverie et le plongea dans une semi pénombre de sommeil. Il se mit à repenser vaguement à Gail. Que devra-il faire à propos d'elle? Une autre question dont Gabriel n'avais pas la réponse. Il se promit cependant de chercher, quitte à demander à Gail – mais il était établi que la femme n'était pas du genre à aimer les discussion à coeur ouvert. Plutôt que de se ridiculiser, il faudra trouver un moyen détourné pour connaître les réponses.
Le sommeil s'empara de Gabriel en même temps que le violon virtuose.